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Customisation et industrialisation sélective

Trois observations amènent à penser que le logement est en mutation tout autant dans son mode de production que dans les typologies de logements qui sont à revoir. Le programme CQFD est au cœur de ces interrogations.

Le concept de customisation vient du monde de l’industrie automobile et vise à offrir de multiples options pour répondre aux désirs d’individualisation des utilisateurs. L’industrialisation dans l’habitat peut’ elle offrir une nouvelle relation à la clientèle condamnée actuellement aux goûts et aprioris des constructeurs et promoteurs figés dans des modèles culturels anachroniques ?

Les primo-accédants, couples avec deux enfants, modestes pour une grande partie visant « des maisons de moins de 105 000 euros », considèrent le logement comme « un bien de première nécessité ». L’offre « pavillon » correspond-elle aux 30-40 ans de plus en plus nombreux à avoir des diplômes et qui voyagent en Europe ? Leur culture de l’habitat, leurs attentes, leurs modes de vie ont-ils changé par comparaison avec leurs parents ?

Les économies d’énergie sont au cœur des préoccupations de l’habitant par le biais des charges et de la consommation d’énergie. Quels sont les impacts sur les images, la nature, le confort et la localisation des logements aux yeux de l’habitant ?

Dans les années 80, les acquéreurs se sont endettés pour acheter un pavillon. Constituer un patrimoine était une volonté, un acte culturel et une sécurité pour les Français. Aujourd’hui, la transmission patrimoniale ne serait plus aussi forte. Il ne s’agirait plus de tout sacrifier pour faire construire son habitat au détriment des loisirs, des vacances, de la consommation immédiate… L’habitat semble devenir un bien de consommation banalisé et indispensable.
La customisation dans l’habitat ne saurait être le désir de différenciation que véhicule l’habitat individuel. Faire construire une maison « exclusive », sur mesure, passe par la commande traditionnelle. On en connaît les risques au niveau des délais et des prix.

Par contre le besoin d’être « soi-même » émerge comme une nouvelle norme. Les individus tentent d’échapper à la massification comme aux modèles imposés et cherchent à affirmer leur singularité tout en continuant d’appartenir à des groupes dont les contours sont redessinés par la tendance générale. La customisation est donc tout à la fois, la norme et son interprétation individuelle. Elle se décompose en :
- customisation avec la participation du client en amont ;
- customisation en fin de production avec le mode de livraison de la maison ;
- customisation par anticipation de l’évolution du logement (spatiale & technique).

La « customisation de masse » dans le logement viserait à offrir aux (futurs) habitants des choix plus importants qu’aujourd’hui, pour agir de la conception à l’aménagement de leur logement, mais aussi tout au long de son cycle de vie. La customisation est liée à un certain niveau de compétence, lui même lié aux moyens financiers des consommateurs.

En amont, l’habitant demande à ce que des règles précises soient respectées :
- standard d’aménagement (meubles du commerce partout y compris dans la cuisine) ;
- un espace libéré de toutes contraintes, un lieu pour investir ses différences.

Concepteurs et industriels doivent répondre aux exigences suivantes :
- respecter les cotes standardisées des industriels du mobilier (cuisine, placards) ;
- supprimer les défauts de réalisation ;
- installer le « technique » en dehors des lieux de vie : le cellier technique se révèle indispensable, il peut remplacer le garage ;
- prévoir des espaces « en plus » : sas d’entrée, terrasse « intime », garage…

Les commerciaux doivent comprendre et proposer la customisation pour :
- décorer l’intérieur du logement ;
- choisir les accessoires liés aux espaces extérieurs attenants ;
- permettre le déplacement d’éléments comme les prises de courant ;
- assurer l’information des installations posées et leur entretien ;
- permettre de remplacer les équipements usés ou obsolètes : robinets…

Les vecteurs d’informations existants devraient être promus et popularisés, et complétés par de nouveaux organes pour aider les habitants à customiser leurs logements comme :
- des plateformes en ligne avec des conseils de professionnels neutres (ANIL, ADEME),
- des stands d’informations dans les foires-expositions avec organisation de conférences ou forums, indépendants des professionnels impliqués,
- des réunions de groupes d’acheteurs potentiels,
- un guichet unique, type maisons locales de l’habitat. dispensant informations, conseils, préconisations, assistance sur les équipements, leur utilisation, les subventions et les aides institutionnelles (Espaces Info Energie).

Un standard minimal attendu dans les logements par les habitants

L’utilisateur a une image de la qualité architecturale et des critères de la qualité d’usage de l’habitat. Un logement doit être lumineux, fonctionnel, offrant un sentiment d’intimité et de sécurité, une sensation d’espace, un confort thermique et acoustique conforme aux normes actuelles.

Les fenêtres doivent être de grande taille avec des vitrages performants (double vitrage reconnu) du point de vue thermique et acoustique. Les occultations (volets roulants) participent de l’isolation thermique. A la cuisine et aux finitions standards, l’utilisateur préfère des espaces aménageables aux cotes standards des mobiliers Ikea ou autres qu’il choisira lui-même. Il ne souhaite pas payer ce qu’il peut se procurer à moindres frais et installer par lui-même. La cuisine est l’objet d’une personnalisation très forte alors que la salle de bains conçue et installée lui convient sans modification.

Il ne veut plus d’élément technique type chaudière ou ballon ECS dans les pièces à vivre (compris cuisine). De la chambre au séjour en passant par la cuisine, l’habitant veut définir son propre mode de vie sans contraintes. Ceci implique un local technique qui intègre non seulement tous les équipements techniques mais aussi les appareils ménagers bruyants ou massifs.

Le linge est une préoccupation importante car il est considéré comme apportant de l’humidité. Il est exclu des pièces à vivre. Les machines et le séchage doivent rejoindre le cellier ou le garage comme le congélateur qui est trop massif dans la cuisine.

Les espaces extérieurs font partie du logement et font l’objet d’un investissement personnalisé pour la clôture, le revêtement de sol ou le mobilier à condition que l’intimité de ces espaces ait été organisée. La taille n’est pas la préoccupation récurrente du jardin ou de la terrasse. Les activités y sont définies comme les repas, le repos, les jeux des enfants à l’abri du regard des voisins, au soleil et au calme. Un coin bricolage peut y être adjoint. La récupération de l’eau de pluie est appréciée dans la mesure où son utilisation est adaptable aux divers moyens d’arrosage, de l’arrosoir aux tuyaux.

Le logement est un lieu sécurisé, toute intrusion y est vécue comme hostile, l’habitant demande à ce que des équipements de filtrage soient installés avec des garanties à la construction : interphone, fenêtres, portes et serrures sécurisées.

Les demandes techniques des occupants sont relatives aux expériences qu’ils ont eues par le passé. Ayant expérimenté un plancher chauffant basse température, des radiateurs à robinets thermostatiques et un thermostat centralisé, les locataires feraient poser le même système s’ils accédaient à la propriété. De la même manière, les habitants ayant vécu dans un logement bien isolé sont exigeants à cet égard.

On voit clairement à cette description que l’habitant est un partenaire dans la construction et lors de l’aménagement du logement.

La customisation, un point de vue

Les intervenants dans l’acte de bâtir ont laissé de coté la finalité de leur action : construire pour l’habitant, utilisateur des logements. La customisation pourrait permettre de retrouver cet objectif par :
- un programme fin spécifique au site issu d’une véritable concertation ;
- des études précédant le chantier définissant l’exécution, les détails comme la méthodologie de montage des éléments et composants industriels ;
- un chantier rapide et optimisé au niveau délais et prix de revient.

Une production industrielle économique permettrait d’améliorer l’habitat par :
- La quantité, indispensable à la mise en place d’un outil de production industrielle.
- La flexibilité guide le concepteur et induit un mode de production guidé par la demande sociale. Elle permet l’adaptation aux progrès techniques (économies d’énergies). Elle est compatible avec des terrains bien situés mais souvent affectés de contraintes.
- Les outils de communication : les logiciels informatiques doivent être communs à tous les acteurs tout en intégrant la logique de chacun : concepteur (dessins qui passent par le volume et l’espace, permettent les assemblages, descriptifs qui inventorient des composants complets), industriels (débits, quantités, main d’œuvre et prix de revient), promoteur (dessins client et configurateurs, prix de vente).
- Les procédures : elles doivent permettre le partenariat (mise au point des produits à placer dans des logiques de projets).
- Les relations contractuelles : destinés à sécuriser les acteurs, les contrats doivent établir la confiance en définissant les risques, les rôles et les droits.
- L’organisation du travail doit viser la satisfaction de l’utilisateur, donnant du sens à l’action de chacun.

Une industrialisation sélective

L’industrialisation sélective laisse un champ de customisation pour les utilisateurs. Les matériaux et les modes de construction serviront de test à la variation nécessaire des images, des usages et des matériaux. Les enveloppes 2D se multiplient en variant matériaux et formes. On peut penser que les façades épaisses ou à multiples épaisseurs répondront mieux aux divers objectifs des intervenants en terme de logement. Quelques modules 3D pour les pièces humides (salles de bains ou douches) ou locaux techniques seraient à développer. Le renouvellement des images de l’habitat repose sur cette association : performances de l’enveloppe et nouveaux composants. Le partenariat industriels-concepteurs permet de mettre au point des composants performants et cohérents.

Il n’en reste pas moins que les modes d’assemblages urbains (façon de lotir) favorisent ou ignorent la diversité tout autant que la composition ou le design des éléments eux-mêmes.
La nécessaire évolution urbaine ne peut se faire sans un rapprochement des compétences et des points de vue (pouvoirs institutionnelles, urbanistes, architectes, promoteurs, industriels…). Il s’agit de conjuguer les approches, les démarches pour promouvoir une architecture en cohérence avec le territoire dans lequel elle s’inscrit, qui réponde aux nouveaux modes d’habiter et par là qui brise l’uniformité et les pastiches régionalistes.

Dans l’histoire de la ville et de l’architecture, dans notre histoire, les périodes de crise constituent des opportunités pour penser l’avenir et préparer le devenir de la ville.
Pour construire durablement au quotidien et pour chacun, la question de l’étalement urbain est décisive, typologies et morphologies doivent évoluer vers plus de densité, dans la proximité avec les centralités urbaines, les transports en communs, les services.

Marie Christine Gangneux, architecte, directeur de recherche

Article extrait de la recherche du programme européen ERABUILD 2006-09 : « Logement, qualités architecturales et customisation de systèmes industrialises » (sociologue, Agathe Zuddas - architecte Alexandre Thériot)